Procès Zecler : Le rôle décisif des vidéos face aux faux PV policiers
Le procès des trois policiers mis en cause dans l'agression du producteur Michel Zecler s'ouvre à Paris. Au cœur des débats : le rôle déterminant des images de vidéosurveillance qui ont infirmé la version officielle et révélé ce que certains observateurs qualifient d'un faux procès-verbal, soulevant la question plus large de l'usage de fausses déclarations dans les affaires de violences policières.
Le procès des trois policiers mis en examen pour l'agression du producteur de musique Michel Zecler s'ouvre ce lundi devant la cour criminelle de Paris. Près de six ans après les faits, les débats centreront largement sur le rôle déterminant des images de vidéosurveillance et sur les allégations de mensonges formulés dans les rapports officiels rédigés par les forces de l'ordre.
L'incident remonte à la soirée du 21 novembre 2020, alors que la France traversait une période critique de la crise sanitaire et que le port du masque était obligatoire dans l'espace public. Michel Zecler se rendait à pied vers son studio d'enregistrement situé dans le XVIIe arrondissement de Paris. Il y retrouvait une dizaine de personnes, parmi lesquelles des rappeurs, des ingénieurs du son et des amis. Une patrouille de police, circulant en voiture dans le quartier, a décidé d'effectuer un contrôle. Selon les récits recueillis par la presse, Michel Zecler a accéléré le pas pour rejoindre son studio, mais la situation a dégénéré en quelques secondes.
Dans son ouvrage « Rester debout », publié aux éditions Plon en 2021, Michel Zecler décrit une scène de violence qu'il qualifie d'inouïe. Il rapporte avoir reçu un premier coup de poing sans comprendre la raison, suivi de coups de bottes Rangers dans les tibias, de coups de genou et d'autres coups de poing au visage. « Qu'est-ce que vous faites ? », a-t-il interrogé ses agresseurs. Face à la violence des assauts, il a pris conscience que la situation était réelle et non le fruit d'un rêve. Il précise avoir écarté les bras pour éviter d'être perçu comme agressif, sans jamais rendre un seul coup de poing, par peur et dans l'espoir de ne pas provoquer davantage de violence.
La caméra de vidéosurveillance installée quelques années plus tôt au hall du studio a filmé la scène, bien que sans enregistrement sonore. Les images montrent une violence disproportionnée à l'encontre d'un homme qui, selon l'ordonnance de mise en accusation, n'a fait preuve que de « résistance passive », laquelle ne saurait justifier l'« avalanche de coups » subis. Cette preuve visuelle a eu un impact immédiat et massif sur l'opinion publique. La photographie de Michel Zecler, le visage tuméfié, est apparue en une du journal Libération le 27 novembre 2020, sous le titre « La Nausée ». L'image a choqué jusqu'au président de la République.
Initialement, les trois policiers ont porté plainte contre Michel Zecler pour « rébellion » et « violences sur personnes dépositaires de l'autorité publique ». Leur version des faits, rapportée dans le procès-verbal rédigé au commissariat du XVIIe arrondissement, affirmait que Michel Zecler les avait forcés à entrer dans le hall pour les frapper, allant jusqu'à tenter de s'emparer de l'arme de service d'un agent. Cette narration a été confrontée aux images par les enquêteurs de l'Inspection générale de la Police nationale (IGPN). Face aux preuves vidéo, les policiers ont reconnu avoir livré une vision tronquée des événements. Bien qu'ils aient refusé d'admettre avoir sciemment travesti la réalité, le parquet a conclu à « l'existence de faussetés dans le procès-verbal qui outrepassent manifestement la problématique de la subjectivité du témoignage humain et témoignent d'un souci de travestir la réalité ». La procédure initiale contre Michel Zecler a finalement été classée sans suite.
L'affaire soulève des questions plus larges sur l'usage des faux procès-verbaux dans les affaires de violences policières. Nadia Sweeny, journaliste spécialisée dans les questions policières et judiciaires, auteure d'une enquête publiée en 2022 par le magazine Politis, estime que ce phénomène est systémique. Elle affirme que « le faux en écriture publique est systématique dans les affaires de violences policières, il en est même son corollaire ». Selon elle, les policiers mettent en place deux mécanismes de défense lorsqu'ils dérapent : la rédaction d'un faux document et une plainte contre la victime pour outrage ou rébellion.
Cette dynamique a été observée par d'autres acteurs du terrain. Le journaliste indépendant Valentin Gendrot, qui s'était infiltré dans un commissariat du XIXe arrondissement en 2019, a été confronté à une situation similaire lors d'une intervention où un adolescent a reçu des coups après avoir réagi à une claque donnée par un policier. Un procès-verbal a été rédigé affirmant que l'adolescent avait provoqué et frappé les agents, alors que Gendrot, présent sur place, a relaté que cette version était « totalement fausse ». L'absence de vidéo dans ce cas précis a empêché une vérification immédiate des faits.
La capitaine de police Agnès Naudin, aujourd'hui en arrêt maladie après avoir été sanctionnée par l'institution judiciaire pour la publication de son livre « La loi de l'omerta » coécrit avec l'ex-officier de la PJ Fabien Bilheran, a également commenté ce phénomène. Elle soutient que « dans les cas de violences policières, tant qu'il n'y a pas de vidéos, il y aura toujours des PV mensongers ». Selon elle, on ne prend conscience du faux en écriture que lorsque des images sortent et contredisent la version policière.
L'avocat Vincent Brengarth souligne l'importance cruciale des vidéos comme moyen de preuve. Sans elles, la victime se retrouve face à la parole des fonctionnaires impliqués, qui ont la possibilité matérielle de se concerter pour déresponsabiliser leurs collègues. Il note que certains agents cherchent rapidement à imposer une représentation particulière de la réalité, quitte à modifier leur version lorsque des vidéos sont révélées.
Les trois policiers jugés encourent jusqu'à quinze ans de réclusion criminelle et 250 000 euros d'amende. Ils sont poursuivis pour « violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique, en réunion et avec arme, ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à huit jours ». Michel Zecler s'était vu reconnaître quarante-cinq jours d'ITT (incapacité totale de travail). Les débats, qui doivent durer six jours, examineront également les circonstances exactes de l'agression et la validité des preuves vidéo face aux déclarations initiales.
Le ministère de l'Intérieur n'a pas répondu aux demandes de commentaire à l'heure de la publication. L'affaire Zecler reste un cas d'école dans le débat sur les violences policières en France, illustrant le rôle clé des technologies de surveillance dans la vérification des faits et la lutte contre ce que certains observateurs considèrent comme une culture du silence ou de la dissimulation au sein des forces de l'ordre.
K.Torres--SFF